Mercredi 3 février 2010
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Le Bèlè, identité insulaire
Qu'est-ce que le bèlè ?
Le bèlè (appelé aussi " bel air " suivant la francisation du mot créole) est un genre musical dans lequel un chanteur mène la musique avec une voix qui porte, alors
que se développe le dialogue entre les danseurs et le tambouyé (joueur de tambour). Il se structure toujours de la façon suivante : le chanteur (ou la chanteuse) donne la voix, suivi des répondè
(répondeurs) ; le ti-bwa donne le rythme, et enfin le tambour fait son entrée, suivi des danseurs et danseuses.
Les répondè doivent toujours donner la bonne phrase, les bonnes intonations, et garder le rythme sous peine de déconcentrer le chanteur, et d’entraîner un
déséquilibre dans la musique.
Le ti-bwa est confectionné à partir de deux baguettes, branchettes d’arbres ligneux et durs (goyaviers, tibom, caféier) que l’on taille et fait sécher au soleil. Il
est joué par un ti-bwatè (joueur de ti-bwa) sur la partie arrière du tambour bèlè et marque le rythme au son de " tak-pi-tak-pi-tak ". Le bèlè en lui-même est composé de plusieurs musiques : les
bèlè de travail : fouyé tè, rédi-bwa, téraj kay, coupé kan-n, mazon-n et gran son les bèlè de divertissement : bèlè, gran bèlè, bélia, kalennda, danmyé et ladja les bèlè pour veillées mortuaires
: bénézuel, kanigwé, karésé yo, ting bang les danses " la lin’ klè " : mabèlo, woulé, mango.
Ces musiques se jouent donc à des moments bien précis : elles accompagnent la journée. Aux temps anciens, les champs de cacao et de café étaient assez éloignés les
uns des autres et s’étalaient sur de grandes étendues à flanc de montagne. On chantait le gran son en retournant son champ. Les coups de houe étaient rythmés par les kon’ lambi (conques de lambi)
et le bouillonnement de la terre raconté par le tambour à timbre. Le grand son était chanté par deux solistes masculins ayant une large étendue de voix. On retournait la terre en allant vers le
sommet de la montagne, après quoi, on la sillonnait en descendant la montagne et le mazon-n, chant pour une seule voix accompagnait cette phase du travail avec toujours deux kon’ lambi qui
marquaient le coup de houe.
Les chants, outre leur fonction de rythmer le travail, permettaient de raconter l’histoire de l’île, de la communauté, du voisinage, de relater avec ironie les
différends entre colons, les déboires d’un camarade ou d’un contremaître…
Après la journée, on dansait le ladja ou le danmyé. Le danmyé permet de se délasser après le labeur ; son rythme est rapide et enjoué. Il invite à danser. C’est
aussi une forme douce de la danse interdite de ladja.
Le ladja est une danse de combat accompagnée de tambour, ti-bwa et chant. Il fut interdit par l’Eglise catholique à cause de l’utilisation du tambour (les africains
utilisaient le tambour pour communiquer avec leurs divinités). Plus lent que le danmyé, ce qui lui donne un caractère plus grave, il était pratiqué le samedi soir. Seuls les majo (majors en
français) dansent le ladja qui s’achève parfois par la mort d’un des combattants. On appelle major un danseur qui fait autorité. Ses seules armes sont son corps, son agilité, son intelligence. Le
ladja nécessite une préparation longue et rigoureuse des majors et fait appel à une maîtrise d’éléments paranormaux, surnaturels, que certains qualifient de quimbois, rite équivalent au vaudou
haïtien.
Aujourd’hui, trois foyers de bèlè peuvent être retrouvés en Martinique : au nord caraïbe (Basse-Pointe et ses environs), Sainte-Marie, et sud (Anses d’Arlets,
Diamant). La Maison du bèlè présente une exposition des Anciens du bèlè de Sainte-Marie, et son travail actuel consiste à se rapprocher d’anciens des autres communes pour les sortir de l’ombre et
les mettre aussi à l’honneur.
L'origine du bèlè
La question de l’origine du bèlè répond à une vraie problématique, liée au passé tumultueux de la Martinique.
En effet, diverses civilisations ont peuplé l’île, et elle a donc bénéficié d’apports culturels très divers. Du IIIème au IXème siècle, les Arawaks ont peuplé
l’île. Ils furentdécimés vers la fin du IXème siècle par les Caraïbes, qui occupèrent l’île jusqu’au XVIIème siècle, exterminés à leur tour par les Européens. En 1635, les premiers colons
s’installaient à la Martinique, et en 1638 débutait la première traite négrière, qui allait durer jusqu’en 1848, date de l’abolition de l’esclavage. Les esclaves étaient issus de différentes
régions d’Afrique noire et appartenaient à différents peuples de langue et de tradition différentes. Les ethnies les plus représentées selon les historiens étaient les Aradas, les Congolais, les
Sénégalais et les Bambaras. Ces noms désignent les esclaves selon leur provenance géographique, et regroupent plusieurs groupes ethniques différents. Ainsi, les Aradas venaient de la Côte
d’Ivoire à la Côte d’Or.
De cette transplantation de la culture noire, de l’influence européenne et des contraintes du système esclavagiste naît une altération des traditions musicales
africaines et leur modification donne naissance à de nouvelles expressions musicales. Le bèlè en est une.
Il ne s’agit pas de l’addition de cultures, mais d’un processus transculturel dans lequel il est difficile de déterminer la provenance de chaque élément. La musique
bèlè présente des traits musicaux issus de différentes cultures, et transformés pendant des générations. On peut cependant déterminer des influences prédominantes. De l’Afrique, elle a hérité des
rythmes et de l’indissociabilité des chants et danses. De même, l’utilisation de la peau du tambour et d’un idiophone percuté sur sa caisse est une formule très répandue sur le continent
africain, particulièrement chez les bambaras. On la retrouve aussi à Cuba avec la rumba, à Sainte-Lucie, en Haïti, régions ayant connu aussi un apport important de peuples africains. Au-delà des
instruments, les similitudes dans la danse et les rythmes sont frappantes avec la rumba populaire de la Havane et la capoiera du Brésil. L’influence européenne est moins évidente dans la musique
par rapport à d’autres répertoires comme la haute-taille. Mais dans la danse, elle semble évidente : le quadrille serait hérité du XVIIIème et se serait imposé comme modèle. Par contre, les
figures chorégraphiques, la gestuelle et certains pas qui accompagnent les mouvements des danseurs trouveraient leur origine en Afrique. En dehors de la danse, il est difficile de déterminer les
apports européens. La musique est pour l’essentiel basée sur les percussions, et le style des chants avec les répondeurs rappelle les formules africaines. En revanche, la mélodie des chants et la
langue créole seraient issues du syncrétisme Europe-Afrique.
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